07 janvier 2011
La contribution de L.
Mai 2003. Il fait beau et chaud sur Paris et je rentre de mon travail, pressé de quitter mon costume cravate. Le vendredi je sors à 14H30 et je profite ainsi d'un long week-end que j'ai prévu de passer à Paris où je bosse depuis six mois et dont je n'ai pas fini de découvrir les mystères.
A Denfert où je descend c'est l'affluence. Et puis mon regard s'arrête. Devant moi, une jolie brunette dans les 25 ans, qui part sans doute en week-end avec sa jupe en jean, son tee-shirt Esprit, ses sandales Bensimon et son petit sac à dos en toile.
Elle boîte. Fortement. D'ailleurs elle porte sa chaussure gauche en groûle et son pied à l'air bien enflé. Elle s'écarte pour laisser passer la foule tandis que je me tiens en arrière. Elle reprend sa marche lente et douloureuse, une marche rendue encore plus difficile par l'incroyable enchevêtrement d'escalier. Elle en descend un, continue dans la galerie, s'arrête un instant, relève un peu son pied tout en le sortant de la sandale qui demeure sur le sol. Je note qu'il a une bien jolie voûte bien arrondie. Elle se rechausse, reprend sa marche, monte péniblement un escalier et s'enfile dans une autre galerie en direction de la ligne 4, direction Montparnasse. Je sens sa marche se ralentir et même si je ne vois que sa jolie chevelure brune, j'imagine que son visage reflète la souffrance, car les inconnus qui la croise se retournent et la dévisagent. D'ailleurs au regard insistant d'un jeune homme, elle lance un "tu veux ma photo?" d'une voix furieuse.
Voilà qu'un nouvel escalier est à descendre. C'est le dernier avant le quai. Elle semble paralysée à l'idée de le descendre et hésite à poser le pied sur la marche. Je m'approche. "Est ce que je peux vous aider?". Elle se retourne brusquement. Je ne vois que des yeux noirs aussi sympathique qu'une mitrailleuse. Elle me dévisage, jette un regard de haut en bas et me parcours sévèrement. Elle se défait son sac à dos et d'un ton ferme elle me demande de le prendre. Je la laisse faire quand elle pose ses deux mains sur la main courante pour tenter de descendre l'escalier sur un seul pied. "Vous allez vous casser la figure" dis-je d'un air faussement entendu. "Vous avez quelque chose à proposer?" me répond t'elle, une moue boudeuse d'adolescente à l'appui. "Oui! Tenez la rembarde de votre main gauche et passez la droite autour de mon cou!" et joignant le geste à la parole, je met le sac sur mon épaule et me saisit de sa main droite. Dans le même temps, je la ceinture de mon bars gauche te ma main se pose pudiquement sur sa hanche.
La brunette au caractère apparemment bien trempé ne pipe pas mot et se laisse faire. Nous descendons l'escalier. Elle sautille sur son pied valide et tend l'autre jambe en avant. Une fille, qui remonte l'escalier, nous dévisage. Je sens la brunette prêt à ouvrir le bec d'une façon aussi agrable que le lion de la MGM. Je n'attends pas qu'elle prononce le moindre mot et lançe "Laissez donc faire. Elle est jalouse!". Ma protégée éclate alors d'un rire franc et sonore et nus reprenons notre descente qui pour moi n'est pas celle aux enfers car je ressens une sensation très agréable due au rapprochement avec son corps que je sens brulant contre le mien.
Nous ne nous décollons pas tandis que nous attendons la rame suivante. Le haut parleur annonce une interruption de service estimée à une heure à la suite d'un incident. Pour ma protégée, il est hors de question de remonter à la surface pour prendre un bus qui serait par ailleurs bondée et où le pauvre pied blessé prendrait quelques risques d'être piétiné. "Et bien merci! Je ne vais pas vous retarder et attendre patiemment sur un siège. Au moins je pourrai reposer mon pied" me dit elle. Je l'interroge sur le chemin qui lui reste à faire. En fait elle va à la gare Montparnasse et part pour passer le week end chez une amie. J'imagine le chemin qui lui reste, et il lui sera visiblement impossible de le parcourir seule dans cet état. Je l'assure que j'ai tout mon temps et elle finit par accepter que je prolonge ma présence et l'accompagne jusqu'à son train.
Je défait ma cravate, la met dans ma poche après l'avoir soigneusement pliée et m'asseoit auprès d'elle. Elle croise ses jambes et laisse tomber la sandale qu'elle porte ua pied blessé. "Une entorse?"; "A vrai dire, je n'en sais rien. Hier, j'ai trébuche sur un séparateur qui délimite la voie réservée au bus et je me suis vautrée. Et puis ce matin, je me suis réveillé avec çà" et elle me montre son pied nu et gonflé depuis le ras des orteils jusqu'à la cheville. Elle ajoute "Ca me fait un mal de chien".
Il est bien joli ce tout petit pied à la joli cambrure et aux orteils si mimi que je les croquerai. Mais bien enflé aussi et à vrai dire c'est inquiétant. "Vous auriez du appeler un médecin". "vous en avez de boones vous" me répond t'elle courrouçée. "Vous savez, SOS MEDECINS ne se déplace pas pour une entorse et vous envoie aux urgences. Et là basx vous poirotez des heures pour vous entendre dire qu'il y a d'autres urgences bien plus graves et qu'il fallait s'adresser à SOS MEDECINS. Bref c'est le chien qui se mord la queue!
La rame arrive enfin. Mais au moment de se lever, ma jolie petite blessée peut encore moins poser le pied par terre.
A nous la longue traversée des couloirs de Montparnasse Bienvenüe! Sur mon dos! Nous arrivons au tapis roulant qu'il ne faut pas rater sous peine de se retrouver les quatre fers en l'air. Je dépose ma blessée et nous nous enlaçons de manière à sauter comme si c'était du parachutisme. Ouf! Nous ne sommes pas tombés. Et elle éclate de rire.
Assise dans le hall des départs, celle dont je viens d'apprendre le charmant prénom, Sarah, m'attends sagement. Je prétexte un besoin pressant. En fait je vais à la pharmacie de la gare où j'achète pour la modique somme de 32 euros une paire de béquilles, un tube de Kétum et de quoi faire un bandage. "C'est cadeau" dis-je à Sarah interloqué. Et sous les yeux de tout le monde après avoir longuement massé la cheville, j'exécute un bandage impeccable qui procure immédiatement à ma jolie brune un réel soulagement. Je n'aurai pas à lui apprendre le maniement des béquilles. "J'en ai déjà eu". Je l'accompagne jusqu'à son train. Elle me remercie, me fait un petit bisou sur la joue, et m'envoie un bonjour de la main tandis que la rame s'ébranle.
Mon week end est curieux. J'erre dans Paris sans rien voir car le souvenir de ma brunette ne cesse de me hanter et je dors très mal.Je ressens l'indicible besoin de me rendre à la gare ce dimanche soir. Et pourtant, il est près de minuit. Le TGV arrive. Oui, c'est bien elle qui descend, le corps halé par un week-end sur une plage normande. J'ai un peu peur de sa réaction quand elle va me voir. Pour l'heure, elle s'avance dans un béquillage dynamique, son jooli petit pied nu survolant le sol.
Elle me regarde. Elle me sourit. Je m'approche, la délivre de son sac à dos et sans mot dire, nous nous dirigeons vers la sortie. "Tu m'as bien dit que tu habitais un cinquième sans ascenseur?"; Elle me répond par l'affirmative, pas le moins du monde effrayée par le tutoiement irréfléchi dont je viens de la gratifier.
Nous prenons le métro jusqu'à Alésia, descendons à pied jusqu'à l'avenue Coty où j'habite. Nous ne disons pas un mot, jusqu'à ce qu'elle ait franchi la porte de mon petit appartement.Elle laisse tomber ses béquilles et se blottit contre moi...
En définitive, ce fût une grosse entorse qu'il fallût plâtrer trois semaines. Puis une attelle fût nécessaire avant qu'elle<puisse remarcher.Elle ne regagna son cinquième sans ascenseur que pour déménager.
A Noêl, je l'ai amené à mes parents et en mai, un an après notre rencontre son petit ventre commença à s'arrondir.
Nous sommes quatre désormais. Cinq avec le chat! On vient de s'installer dans le petit pavillon que m'a légué ma grand tante. Et dire que tout est parti d'une entorse!
Tu comprendras donc pourquoi j'aime tant ce que tu fais cher Ucans
L.
18 novembre 2010
Clelia (Marseille)
Moi, je n'ai jamais eu la chance d'avoir une entorse pour de vrai parce que j'avais vraiment envie d'avoir des béquilles pour être le centre du monde pendant quelques jours au lycée. Alors j'ai joué la comédie. Pendant des semaines, en cachette de mes parents, je me suis entrainée à marcher avec les béquilles dont ma soeur s'étrait servie plusieurs années auparavant. Et puis j'ai attendu. Des mois. Et puis le grand jour est arrivé.
J'étais seule à la maison. Mes parents étaient partis chercher des clients pour deux semaines. On était à huit jours des grandes vacances. Après je partirai chez ma tante en Bretagne. Ce lundi matin là, je me suis préparée. Une minijupe en jean, un tee-shirt, une Bensimon au pied droit. Et puis comme je l'avais appris sur Internet, je me suis faite un beau bandage à la cheville gauche, sans oublier de fixer une épaisseur en coton hydrophile pour simuler le gonflement de la cheville. Et une couche de vernis sur mes ongles aussi...
J'avais le coeur qui battait quand j'ai abordé la rue. Peur aussi de faire une rencontre imprévue. Aussi je suis partie plus tôt. Et j'ai joué mon rôle...
J'ai pris le métro, observant les regards des voyageurs tantôt curieux, tantôt compatissant. A la station du lycée, l'ascenseur était en panne. Et un garçon que je ne connaissais pas m'a offert de m'aider. Et il m'a soulevée et portée dans ses bras. C'était aussi inattendu qu'agréable.
Je suis arrivé au lycée. Le jour de gloire. J'ai été entourée. On m'a porté mon sac à dos. J'ai eu droit à l'ascenseur. Bref, une semaine où j'étais le point de mire de tout le monde. Tout le monde était extraordinairement gentil. Tout le monde sauf cette peste de Céline, montrant sa jalousie car elle était habituellement la vedette de la cour du lycée.
Tout le monde a cru à mon histoire de chute dans l'escalier, de passage aux urgences et à toute la multitude de détails glanée sur Internet.
Je suis partie en vacances. C'était chouette la plage. sauf que j'ai passé le plus clair de mon temps sur la serviette, regardant mes copines s'amuser. C'était chouette aussi les sorties en boite. sauf que je ne pouvais pas danser.
Et oui, j'étais en béquilles;
Parce que je ne vous ai pas encore dit qu'à peine arrivée chez ma tante, je suis tombée de cheval et mon pied est resté dans l'étrier. Fracture du pied. Un métatarse. Le truc qui ne se plâtre pas et ne se bande pas. Il faut juste ne pas poser le pied par terre.
Mais au moins, ça m'a permis de passer d'inoubliables moments avec Romain
Mélanie (Cahors)
C'était un 21 juin à la descente du train qui me ramenait chaque soir de mon travail à Toulouse. Je me souviens bien de la date, car le soir j'avais prévu de me rendre à la fête de la musique. Inattention? Fatigue? C'était sûrement un peu des deux. Et en posant le pied sur le quai, je me suis tordue la cheville.
Ca ne m'a pas vraiment fait mal sur le coup. C'était juste bizarre, comme si mon pied était engourdi. Je suis rentrée chez moi, j'ai pris une douche, j'ai enfilé mon ensemble en jean beige et les ravissants nu-pieds que j'avais acheté l'année d'avant à la fin des soldes.
Après, j'ai rejoint Clarisse et Vanessa au Gambetta. C'est là que ma cheville a commençé à se rappeler à mon bon souvenir. Une petite douleur allant crescendo. Et l'impression étrange que malgré les fines brides, mon pied était à l'étroit dans la chaussure.
Il était maintenant 22 h et la nuit commençait à tomber tandis que la foule grossissait sur les Allées et que l'orchestre égrénait ses premières notes. Il était temps d'aller danser. Je me suis levée. Mes copines se sont étonnées que je boîte, moi qui étais arrivée presqu'en courant.
J'ai tenté de donner le change en prétextant une crampe. En fait j'avais mal, mais c'était supportable. Et on s'est mise à danser. Pas longtemps. Car au bout de quelques minutes, je n'en pouvais déjà plus. Clarisse avait rencontré un copain et s'était évanouie quelque part dans la foule pour cacher son bonheur naissant.
Vanessa m'a regardé avec inquiétude. Elle m'a attiré à l'écart jusqu'au petit square d'à coté. Je me suis assise sur un banc et Vanessa s'est accroupie devant moi pour examiner ma cheville. "Et bien, ma vieille, tu t'es pas ratée!" s'est elle exclamée après avoir relevé le fond de mon pantalon.
Je me suis penchée. J'avais une grosse boule autour de la malléole, grosse comme une balle de golf. Et maintenant ça me lançait vraiment et je ne pouvais plus poser le pied par terre. Juste en face, il y avait l'hôpital. Portable collé sur l'oreille pour tenter de joindre Clarisse, Vanessa traversa la rue, ne m'abandonnant que quelques minutes pour revenir avec un homme en blanc poussant une chaise roulante.
C'était l'interne de garde. Il se pencha et ôta ma chaussure. Et après un examen rapide, il me souleva dans ses bras et me posa sur le fauteuil roulant. Il déplia le repose pied, m'allongea la jambe avec précaution et m'amena dans l'hôpital.
Dans ces moments là, c'est fou ce qu'on peut s'intéresser à des choses dérisoires. Et pour moi, c'était la couleur du vernis à ongle dont Vanessa avait décoré ses orteils et dont la couleur rose pastel me plaisait beaucoup.
Par chance, les inevitables beuveries des soirs de fête n'avait pas encore animé l'hôpital et ne moins de trente minutes, je fus radiographié et examiné. J'avoue que j'ai eu un peu peur quand l'interne est revenu avec les radios et qu'il a commençé à poser son diagnostic.
"Et bien, vous pouvez dire que vous avez de la chance!" dit-il. Car malgré la volumineuse enflure de ma malléole je n'avais qu'un entorse simple sans complications. Il
Vanessa est du genre persuasif. Elle n'hésita pas à sonner chez le pharmacien du coin pour obtenir des béquilles qu'elle me ramena tel un paquet cadeau tandis que l'interne immobilisait mon pied dans une attelle.
Des béquilles d'un joli rose pastel. Vanessa avait même insisté pour choisir la couleur. A près de minuit. Il faut le faire. Je n'eus aucune peine à m'y habituer et pourtant c'était les premières ( et j'espère dernières) de ma vie.
Clarisse réapparût enfin. Accompagnée. On s'était installée à la terrasse du Gambetta. Elle devait être dans l'état second qui caractérise les filles très amoureuses et ne remarqua qu'au bout de cinq minutes que j'étais désormais en béquilles.
Ce serait une banalité que de raconter les jours qui suivirent, s'il ne s'était pas produit un événement qui allait changer le cours de ma vie...
Le soir de ma mésaventure, tandis qu'on buvait le dernier verre de la soirée, le nouvel amoureux de Clarisse fit signe à un de ses copains. Un grand brun un peu timide qui accepta l'invitation et s'installa en face de moi.
Je le revis deux jours plus tard, une fin d'après-midi. Pour me changer les idées et désormais très à l'aise avec mes béquilles j'étais allé flâner en ville. En sortant de chez Camaieu, je l'avais croisé et il m'avait gentiment offert de boire un verre.
Je l'avais écouté et je dois dire que je l'avais trouvé très interessant, modeste, discret, mais très cultivé et surtout il avait un regard qui exprimait une réelle gentillesse. En fait, je m'étais soudain senti merveilleusement bien. Et moi d'habitude si méfiante et critique au regard des garçons car ils m'avaient souvent déçu, je me mis à me livrer comme jamais je ne l'avais fait auparavant. Et quand son bras passa autour de mon cou, à ma propre surprise je me suis laissé aller.
Je crois que peu de filles peuvent dire qu'elles gardent un bon souvenir du temps des béquilles. Moi oui! Tant et si bien qu'après deux semaines au cours desquelles il fût d'une rare tendresse, ma conviction fût que j'avais rencontré mon complementaire, l'autre moitié de moi-même, celui que j'avais tant cherché et jamais trouvé.
Je n'étais pas encore guérie. J'étais toujours en béquilles et si ma cheville dégonflée pouvait maintenant se passer de l'attelle, je ne pouvais encore poser mon pied et encore moins le chausser.
Comme à l'habitude, j'étais allé l'attendre non loin de son travail. J'avais béquillé à ses côtés jusqu'à ce petit café en haut du boulevard où nous étions à l'abri des regards indiscrets. Comme d'habitude, j'avais posé mon pied blessé sur ses genoux et comme d'habitude il l'avait caressé, faisant courrir sa longue main fine et douce tout le long et me disant combien il le trouvait mignon.
Et puis, il est devenu grâve. D'une voix blanche, visiblement très ému, il m'a dit qu'il m'aimait.
Nous sommes mariés maintenant. Et deux petites filles comblent notre union.
Oui, je peux le dire. Ce fût une merveilleuse entorse.
